Jean-Pierre LEBRUN, psychiatre et psychanalyste:
"Je suis plutôt positif à l’égard de ce film, d’abord pour ses qualités cinématographiques indéniables, ensuite parce qu’il traite de manière assez brute une réalité qui est souvent celle de l’école aujourd’hui. Celle-ci est soumise à la tyrannie de l’immédiat qui traverse notre société et, dans le film, le prof essaie de se débrouiller avec cela. Les enseignants sont, en fait, tiraillés entre les consignes données par leur hiérarchie et l’importance de tenir compte du jeune.
Ce qui est surprenant, selon moi, c’est la réaction de certains enseignants, français en tout cas, qui assimilent le film à un état de fait et selon lesquels il y a consensus de la part de l’acteur et du cinéaste sur cette situation. Je perçois de leur part une crainte d’être assimilés à cet enseignant ainsi qu’une sorte de déni du fait qu’il puisse s’agir de la réalité. Pourtant, la plupart des enseignants savent que cela se passe vraiment de cette manière! Pour eux, ce n’est pas le cas. L’enseignant aurait uniquement une relation horizontale avec les élèves, mais à mon sens, il tente aussi de mettre en place une relation verticale…
D’autres personnes, des pédagogues comme Philippe MEIRIEU notamment, estiment que l’enseignant ne profite pas de l’apport de la pédagogie dont il pourrait se servir. Bien sûr, les pédagogies peuvent venir en aide, mais elles ont leurs limites, elles ne vont pas tout changer. Les jeunes n’ont plus la capacité de différer, de remettre à plus tard. L’enseignant n’a pas le choix: il doit essayer de dialoguer. Dans ce cas-ci, le prof continue à être proche des élèves, mais il essaie aussi de s’en décoller. Et il me semble que l’élève peut y gagner.
Quel enseignant peut dire qu’il n’a pas affaire à ça? Je suis content que le film ait reçu la Palme d’Or, cela peut rendre le public sensible à la difficulté des enseignants. Mais pour certains d’entre eux, la seule solution est peut-être finalement de dénier cette réalité…" BG
Jacques LIESENBORGHS, enseignant retraité:
"Ce film est captivant de bout en bout et provoquera, espérons-le, de solides débats sur le métier d'enseignant et le fonctionnement du système scolaire. «Entre les murs» n'a rien d'un documentaire illustrant les mérites ou les failles de tel ou tel courant pédagogique. Le réalisateur, Laurent CANTET, se défend d'avoir fait un film à thèse sur l'école. Il n'empêche, il a une vision positive et optimiste de ce qui s'y passe.
Nous sommes bien en classe de français, mais nous assistons surtout à des joutes oratoires, où les adolescent(e)s excellent. Des joutes drôles, inattendues, émouvantes… et surtout, impertinentes. Ce qui compte, c'est d'avoir le dernier mot. Le prof de français entre, avec plaisir, dans ce jeu. Avec aussi une solide dose d'ironie, que certains élèves ne manquent pas de lui reprocher. Jeu dangereux. D'autant que le mélange de séduction et de provocation qui le caractérise n'est pas sans risques de dérapage. L'affectif est omniprésent (j'aime/j'aime pas). Mais hélas, il y a peu de règles claires et pas de garde-fou, d'où l'inévitable accident quand il reproche à deux filles d'avoir eu des «attitudes de pétasses»! Le climat dégénère, la violence monte et ça débouche sur l'exclusion définitive d’un élève.
Ce jeune enseignant, idéaliste certes, incarne une pédagogie du «corps à corps» qui est spectaculaire, mais montre de terribles limites tant sur le plan des apprentissages que sur celui de l'éducation citoyenne.
La richesse majeure du film est, pour moi, la qualité d'interprétation de la bonne vingtaine d'adolescent(e)s de toutes origines, d'un vrai collège de banlieue, qui ont travaillé dur pendant près d'une année. Ils et elles amènent dans la classe les questions cruciales d'aujourd'hui: mixité sociale, sort des sans-papiers, analphabétisme des parents, homophobie, règne du look…
De plus, dans ce film, la difficulté à vivre ensemble, à se comprendre et à refuser la résignation sans provoquer la violence et l'exclusion est vécue des deux côtés de l'estrade. Mais le «débat démocratique» exige des règles, des rituels très stricts pour protéger le faible. Et ici, faute de culture de la loi, c'est la loi du plus fort et du fatalisme, illustrée par un conseil de discipline exécrable, qui exclut impitoyablement un jeune.
Paradoxalement, ce film qui se déroule entièrement «entre les murs» d'une école, évoque à tout moment l'impact dans l'école de ce qui se passe «hors les murs». Chacun y apporte sa part d'histoire, ses rêves, ses peurs. Tant les profs que les élèves. Une grossesse qui change la vie d'une enseignante, la langue de la rue et des ados en décalage avec celle des lettrés, le règne de la frime et du look, l'aura des vedettes sportives, le poids des nationalismes et des couleurs de la peau… Au total, l'institution scolaire secouée, mais pas fondamentalement ébranlée par ce qui se passe «hors les murs». D'ailleurs, même ce qui s'est passé en son sein, l'exclusion définitive de l’élève, semble vite oublié! D'où un happy end qui nous laisse pantois…".
Bernard DEFRANCE, professeur honoraire de psychopédagogie et de philosophie de l’éducation:
"Je n’ai pas vu le film mais j’ai lu le livre, qui m’a exaspéré à chaque page. Il illustre, du début à la fin, l’incompétence du professeur à sortir du duel avec ses élèves. D’un bout à l’autre, on voit un enseignant qui joue sur l’affectif et ne cesse de charrier ses élèves. Pour moi, il tombe dans les mêmes travers que l’enseignant du «Cercle des poètes disparus». Pas plus que lui, il n’exerce le rôle qui est réellement le sien! Si, dans un cas comme dans l’autre, on peut sans doute parler de réussite cinématographique, il ne s’agit en aucun cas d’une réussite pédagogique.
Dans le livre, tout bascule pour un élève qui finira par être exclu, quand il apprend que son professeur a donné de lui une appréciation très négative en conseil de classe. Cela illustre bien le double rôle imposé à l’enseignant: il doit être à la fois celui qui ouvre le champ de la culture et celui qui juge les résultats de son propre enseignement. Tant qu’on n’aura pas, grâce à des dispositions institutionnelles adéquates, dépassé ce piège où l’enseignant est juge et partie, il risquera de se faire bouffer tout cru, comme le héros de l’histoire, qui fera finalement appel à la «loi» à grands coups de réactions autoritaires.
Si j’ai pu faire utiliser pendant des années, avec mes élèves, des méthodes peu habituelles (qui leur laissaient la possibilité de dire non à tout moment, ce qui fait d’ailleurs partie de l’apprentissage de la citoyenneté), c’est parce que j’avais derrière moi des dispositions d’évaluation particulières par lesquelles j’avais préalablement déconstruit ce double rôle. Les écoles ont grand besoin de dispositions institutionnelles qui sécurisent la relation prof-élève. Quand on a affaire à des jeunes qui s’autodétruisent dans la spirale de l’échec, il est primordial, si on veut qu’ils entendent ce qu’on a à leur dire, qu’ils perçoivent l’enseignant comme leur «entraineur» qui, sur le bord du terrain, peut à la fois les encourager et leur dire: «Arrêtez de faire les cons, ou c’est foutu pour le match!». Bien sûr qu’il est primordial de vérifier si les compétences sont effectivement acquises. Quand je prends un avion, je veux être sûr que le pilote a réellement acquis les compétences nécessaires à un pilotage optimal. Mais il faut absolument faire la distinction entre valider des connaissances et des savoirs et porter un jugement.
On voit aussi, dans le livre, l’enseignant se moquer ouvertement d’un élève qui ne comprend pas une expression. Mais cet élève a bien le droit d’ignorer l’expression en question, et de demander ce qu’elle signifie! J’ai toujours encouragé mes élèves à le faire. Cette moquerie de l’enseignant est grotesque, intolérable et elle bafoue l’éthique. Il est tout de même incroyable de constater qu’à l’heure actuelle, le métier d’enseignant est l’un des rares pour lesquels il n’existe toujours pas de code de déontologie!" MNL
Bernard REY, Faculté des Sciences psychologiques et de l’éducation de l’ULB:
"Le film a un énorme intérêt: montrer les difficultés du travail des enseignants aujourd’hui. Même si l’action se déroule dans un collège français, on peut trouver des situations très comparables en Belgique au niveau des premières années du secondaire, qui est un moment où se rassemblent diverses difficultés: l’adolescence, la résistance du jeune à la volonté des adultes, les difficultés sociales… Les adolescents se trouvent dans une position latente vis-à-vis des adultes.
Il est bénéfique que le film fasse savoir que le travail des enseignants est extrêmement difficile, ce dont le grand public n’a pas toujours bien conscience. D’autres aspects du film sont cependant moins positifs. Le prof commet devant nous certaines erreurs, il fait des choses qu’un enseignant ne devrait jamais faire, comme se laisser aller à insulter un élève. C’est une source d’ennui, et cela peut poser de vrais problèmes. Par ailleurs, l’éthique fondamentale d’un enseignant doit être de respecter les élèves, et surtout de les estimer. Il faut toujours avoir en tête qu’ils peuvent réussir. L’enseignant a ici des attitudes variables, ambigües. Or, il doit toujours avoir le sentiment que les élèves ont des possibilités. Mais ce n’est finalement pas très grave. Le film montre aussi que ces erreurs lui attirent des ennuis.
L’enseignant se laisse aussi aller à des discussions oiseuses, qui ne mènent à rien, au lieu de recentrer les choses sur le savoir. Il lui manque une détermination à reporter l’attention des élèves sur l’intellectuel. Quand il essaie d’expliquer ce qu’est le subjonctif passé, celui-ci est tellement peu usité que les élèves lui font comprendre que de toute façon, cela ne sert à rien. À ce moment, le prof ne se débrouille pas très bien. Il devrait admettre qu’il s’agit d’une forme peu utilisée, mais qu’elle peut s’avérer utile à l’écrit. Le prof se laisse un peu parasiter. À un autre moment, il demande aux élèves de composer une rédaction et de faire à cette occasion un autoportrait. C’est une bonne incitation mais du coup, il entre dans la vie privée des élèves. L’enseignant doit rester à distance des jeunes. Il a envie de savoir qui ils sont, mais de ce fait, les élèves peuvent lui demander la même chose. L’enseignant n’est pas là pour ça, il doit exposer un savoir impersonnel". BG
Dr Philippe van MEERBEECK, psychiatre, psychanalyste et professeur à l’UCL:
"J’ai tout d’abord été ravi qu’un film avec un thème comme celui-là obtienne la Palme d’Or, mais j’ai été très déçu en découvrant un film sans émotion. Alors que les adolescents de 13-14 ans sont très «carrés» et fonctionnent essentiellement sur l’émotionnel, ce film est sans affect. On a affaire à quelque chose d’écrit, de totalement désincarné. Il est bien question des problèmes d’appartenance sociale des jeunes (un des rares moments intéressants est celui de la visite des parents à l’école, où on voit bien le problème que peut représenter, pour un jeune Malien, le fait d’avoir une mère qui ne comprend pas le français et à laquelle il traduit ce qu’il veut bien), mais il n’y a rien concernant le désir, la passion, les histoires d’amour emblématiques de cet âge. Je vois mal comment on peut parler des adolescents et de leur rapport à la transmission sans évoquer un enjeu très émotionnel. Or, ces adolescents-là ne sont en aucun cas conformes à ceux que je vois tous les jours, beaucoup plus passionnels et authentiques. C’est affligeant! Il y a quelques bonnes réparties, mais on sent bien qu’elles ont été écrites par un adulte qui les met dans la bouche d’un jeune. On imagine mal un adolescent parler à un enseignant de cette façon. Quant aux profs, que l’on voit notamment au conseil de classe, ils semblent peu affectés. Leurs échanges restent très intellectuels. Quand ils discutent sur le fait de savoir s’il faut renvoyer un élève dans son bled au Mali ou non, cela aurait pu donner lieu à un bon débat, mais le sujet est à peine effleuré. Tout le monde reste poli, à distance. Avec certains élèves, cela dérape un peu, mais on n’est pas touché, alors que les adolescents sont particulièrement doués pour secouer, pour susciter l’émotion, pour essayer de se faire aimer. La petite Africaine qui, à la fin du film, quand on lui demande ce qu’elle a retenu, répond: «Moi, je n’ai rien appris!», résume bien le film: il ne nous apprend rien!" MNL
Michèle GARANT, présidente de l’IPM, enseignante à la FOPA:
"J’ai un avis très positif sur ce film. Il m’a beaucoup touchée, et m’a rappelé les années que j’ai passées à la direction d’une école technique et professionnelle. Apparemment, ce film est assez controversé, mais moi je suis vraiment entrée dans ce dialogue entre l’enseignant, François, et ses élèves. Le film montre sans doute des moments de classe plutôt légers, mais il s’agit de moments-clés de l’année scolaire. Le reste du temps, on ne sait pas ce qui s’y passe. J’ai beaucoup apprécié les dialogues, qui abordent notamment le rapport à la difficulté de la langue. Pour ma part, je ne vois pas comment travailler autrement avec ce type d’interlocuteurs. Pour moi, cela se passe réellement de cette façon dans ce genre de classe.
François ne s’en sort pas si mal que ça avec ses élèves. Il garde une assez juste distance avec eux, me semble-t-il. Bien sûr, il y a ce dérapage de langage, qu’il faudrait analyser en équipe par la suite, mais ce n’est pas le cas. Cet enseignant est intéressant, il ne rejette pas du tout les jeunes, il reste neutre. Il y a des moments très justes entre lui et les élèves. Certains profs, pédagogues, trouvent cette façon de faire honteuse… Moi pas! Cela fait partie du travail d’éducation, ce travail sur la langue, de prise sur le monde. Cela forme à la citoyenneté. Bien sûr, il faut espérer qu’il aborde la matière à d’autres moments. On peut en effet accompagner les élèves, faire immerger quelque chose, mais il faut aussi renouer à un moment avec la matière. Chez nous, en 3e humanités, on peut partir de situations semblables et, par la suite, en 4e et 5e, on peut aller plus loin, on peut construire quelque chose. L’année que le film montre n’est qu’un début; ensuite, on ancre les choses. Une certaine réflexivité se met en place. C’est un espace de résonance, de parole. Le film est finalement idéal à montrer aux élèves. C’est un outil extraordinaire, une occasion de susciter le débat.
En ce qui concerne les profs, ils semblent assez engagés également. Par contre, il n’y a pas de réel dialogue entre eux, il ne semble pas y avoir de projet éducatif. Le directeur est respecté par tous, mais à mes yeux, il devrait être plus porteur au niveau de l’équipe. Il n’y a pas de travail en commun, ou alors, on ne le voit pas. Bien sûr, l’aspect démocratique est abordé, avec le conseil de discipline, mais sans dialogue préalable entre les enseignants. Il fallait à ce moment-là une sanction pour le jeune, mais peut-être y avait-il moyen de l’éviter…
La fin du film m’a touchée également, avec ce match de foot entre le prof et les élèves, et cette classe vide. C’est un peu le symbole de l’école: on travaille toute l’année avec les jeunes, dans un lieu plein de dynamisme, plein de vie, et puis ils s’en vont…" BG
Marc ROMAINVILLE, professeur aux Facultés universitaires de Namur:
"Plusieurs lectures sont possibles du très beau film «Entre les murs». S’il a rencontré un large succès bien au-delà de la corporation des enseignants, c’est qu’il parle avec justesse et pertinence de notre école actuelle. Le film montre ainsi de manière délicate et crédible combien le métier d’enseignant n’est décidément pas simple et comment l’enseignant doit, par exemple, d’abord assurer une certaine légitimité aux savoirs qu’il est censé transmettre avant même de pouvoir commencer à les transmettre. Il rappelle aussi que tout enseignant est avant tout un éducateur, participant à des apprentissages généraux qui dépassent sa discipline comme le respect d’autrui, l’écoute, la capacité d’argumentation…
Dans le film, le prof est généreux, volontaire, ambitieux, ouvert au dialogue, assez doué pour les relations avec des adolescents, même si certains de ses choix didactiques sont discutables. Ainsi, il se complique la vie en choisissant des méthodes «à risques», comme l’autoportrait et l’argumentation libre. Il se met aussi en danger en proposant des activités qui peuvent être légitimement perçues comme des intrusions dans la vie privée des élèves. Ceux-ci ne se privent d’ailleurs pas de le signaler. Il s’égare aussi parfois hors du socle, par exemple en se perdant dans le monde obscur du subjonctif imparfait, avec des élèves maitrisant à peine l’indicatif présent.
Une des scènes centrales du film est particulièrement intéressante, parce qu’elle nous montre très concrètement comment la violence s’invente parfois à l’école. Souleymane, un élève largué et passif davantage qu’indiscipliné, se rebelle verbalement, tutoie l’enseignant et est finalement exclu de la classe. En voulant dégager son sac retenu par une élève, il blesse cette dernière, involontairement. Après un conseil de discipline, il sera finalement exclu de l’établissement. Bien sûr, c’est sans doute son attitude générale depuis le début de l’année qu’il paie ainsi au prix fort. Mais il est quand même utile de retracer la genèse précise de son comportement. Elle débute en fait, comme souvent, par une forme de violence institutionnelle sévère: lors d’un conseil de classe, l’enseignant juge que Souleymane est tout simplement au bout de ce qu’il peut fournir scolairement en regard de ses «possibilités», ce qui est résumé par les deux déléguées de classe présentes par le fait que «Souleymane est limité». L’intention de l’enseignant est pourtant positive au départ, il souhaiterait que Souleymane ne fasse pas l’objet de remarques négatives dans son carnet de notes. Cependant, on ne mesure pas toujours la violence symbolique de ce type de jugement définitif posé en termes d’aptitudes, alors qu’il aurait été plus prudent et plus neutre de s’en tenir au constat de maitrise ou de non-maitrise des objectifs d’apprentissage.
C’est le fait que le lendemain, les deux déléguées rapportent en classe ce jugement à Souleymane, qui met le feu aux poudres. Souleymane se rebelle face à ce diagnostic sans issue. Que pouvait-il d’ailleurs faire d’autre? Un peu décontenancé, le prof se retourne alors vers les deux déléguées en dénonçant leurs attitudes de «pétasses», ce qui ne contribue pas au retour au calme… Cette courte scène résume à merveille trois des thèses actuelles qui remettent en perspective la soi-disant violence de nos élèves. Primo, l’indiscipline est souvent une réaction à la violence du jugement scolaire, et en particulier aux décisions d’exclusion ou de relégation. L’école est devenue le lieu de l’élimination progressive des maillons faibles, en leur indiquant de surcroit qu’ils en sont les premiers responsables. Secundo, les jugements portés sur les personnes («pétasses») et sur leurs caractéristiques réputées stables (dons, traits de caractère…) plus que sur leurs actes révoltent les élèves et les poussent aussi vers l’indiscipline, parce qu’ils sont vécus comme des humiliations scolaires inutiles et injustes(1). Tertio, la violence est largement surévaluée et montée en épingle. MABILON(2) prétend même qu’elle est en partie inventée par l’école elle-même. Ainsi, de nombreux actes dénoncés comme violents aujourd’hui auraient tout simplement été étiquetés d’actes d’indiscipline il y a quelques années et traités comme tels. Le risque de ce glissement sémantique réside dans la criminalisation à tort de ces actes, et surtout des personnes qui les commettent. Le renvoi de Souleymane en constitue une magnifique, mais malheureuse illustration.
Que vous soyez enseignants, parents ou élèves, découvrez ce film sensible et nuancé qui jette sur notre école un regard lucide et clairvoyant. Il incite tout un chacun à prendre la mesure des difficultés et des contradictions actuelles de notre enseignement, tout en rappelant la beauté du métier d’enseignant et les ressources parfois sous-estimées des élèves d’établissements dits «sensibles»".
(1) Pierre MERLE, L’élève humilié. L’école, un espace de non droit?, Paris, PUF, 2005.
(2) Béatrice MABILON-BONFILS, L’invention de la violence scolaire, Paris, Éditions Érès, 2005.
Vincent DUPRIEZ, professeur en sciences de l’éducation à l’UCL et chercheur au GIRSEF:
"J’ai vraiment apprécié ce film. Pour moi, il est juste et adroit, et il m’a touché. C’est un compte-rendu intéressant et intelligent de ce qui se passe derrière les murs d’une école et qu’on ne voit habituellement pas. Il met en évidence le métier d’enseignant et d’élève dans un milieu difficile. On n’est ni tout à fait dans la fiction, ni tout à fait dans le réel. Si cela avait été un documentaire, il aurait fallu tenir compte d’une série de contraintes, ce qui n’est pas le cas ici.
Au-delà du travail cinématographique réalisé pour mettre ce film à la portée du grand public, il est intéressant du point de vue du monde de l’éducation, car il fait percevoir, avec intelligence et émotion, la difficulté d’être enseignant dans ce genre d’établissement. Et il parvient à éviter le travers qui aurait consisté à mettre en scène des élèves de milieu populaire complètement fermés à toute culture scolaire.
Ce film n’est ni moral, ni normatif. Son but n’était pas de montrer un prof idéal, mais un homme qui agit, dans le métier qu’il a choisi, avec intelligence et respect à certains moments, avec maladresse à d’autres. Et il en va de même pour les élèves, dont le rapport à l’instruction est loin d’aller de soi. Tantôt ils sont prêts à entrer dans une démarche d’apprentissage, tantôt ils restent imperméables au projet que l’enseignant a pour eux.
Je conseillerais ce film aux futurs enseignants, à l’École normale. Cela permettrait d’avoir avec eux un débat intéressant sur les stratégies pédagogiques présentes ou absentes dans le film". MNL
Philippe BEAGUE, psychologue, psychanalyste et directeur de l'Association Françoise DOLTO:
"J’ai trouvé ce film intéressant à plus d’un titre. Pour moi, il devrait être un outil de travail pour les futurs enseignants, ainsi qu’en formation continuée. Il met en scène une classe représentative d’une bonne part de la population scolaire d’aujourd’hui, et il montre l’importance prise par le relationnel. Nous comptons bien, à l'Association, utiliser ce film dans nos formations, pour comparer différentes manières d’aborder la discipline et les difficultés des jeunes. C’est un peu court de dire: «Dans ce film, on laisse tout dire et tout faire». Ce n’est pas le cas. L’enseignant est motivé, il a un charisme certain avec ces jeunes qui ont besoin de trouver des gens comme lui, qui se laissent interpeller. Mais il n’est pas préparé à cela, et il se fait avoir en termes de justesse de ton. Il est important de montrer aux futurs enseignants que les bonnes intentions ne suffisent pas, et qu’on peut vite se laisser avaler par un «à tu et à toi» qui part dans tous les sens. Dans nos écoles présentes et à venir, ou bien il faudra des lieux et des personnes spécialisées pour avoir avec les jeunes des discussions ouvertes sur une série de choses, qui leur permettront d’avoir davantage d’attention pour les matières vues en cours, ou bien les enseignants devront être capables à la fois d’enseigner et de discuter avec leurs élèves. Et il est primordial de les former à cela.
Les jeunes ont besoin d’adultes qui acceptent de partager des réflexions et qui osent se positionner. On ne peut plus continuer à s’occuper des jeunes comme en 1950! La vraie question est de savoir comment répondre à leurs interpellations. Cela ne s’improvise pas. Dans le film, l’enseignant s’y essaie comme il peut, mais il est démuni et maladroit. Il est effrayant, aussi, de voir à quel point lui et ses collègues sont seuls, non soudés et infantilisés par un directeur paternaliste qui distribue bons et mauvais points. Le conseil de discipline est également un bel exemple de ce qui ne fonctionne pas. Tout le système est à revoir! Les enseignants sont de plus en plus agressés et dénigrés. Beaucoup subissent un réel burn-out. Ils finissent par couper le dialogue avec les parents, alors que c’est très important. L’école doit se repositionner par rapport à la société, qui n’est plus celle d’il y a 20 ans. Le film a le mérite de mettre tout cela en évidence". MNL
Propos recueillis par
Brigitte GERARD et Marie-Noëlle LOVENFOSSE
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